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Football - L'Afrique compte toujours sur les "sorciers blancs"

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C’est peut-être leur Coupe du monde, mais ce ne sont pas des Africains qui dirigent les équipes nationales. Partout sur ce continent, les sélectionneurs continuent d’être des étrangers.

 

 On a beau dire que cette Coupe du monde est celle de l’Afrique, les équipes du continent ne sont pas tout à fait africaines : le Suédois Sven-Goran Eriksson, à l’origine d’un millier de gros titres dans les tabloïds britanniques, entraîne la Côte d'Ivoire sans parler ni le français ni aucune des langues locales ; Lars Lagerbäck, autre recrue tardive venue de Suède, entraîne le Nigeria ; le Français et ancienne star du ballon rond Paul Le Guen entraîne le Cameroun ; le Brésilien Carlos Alberto Parreira est de nouveau aux commandes en Afrique du Sud.


Les entraîneurs étrangers sont un pilier du football africain depuis le début de la Coupe du monde. En 1934, quand l'Egypte est devenue le premier pays d’Afrique à atteindre la phase finale, c’était sous la direction de l'Ecossais James McRae. Il faudra attendre trente-six ans avant qu’une autre équipe africaine se qualifie, et, quand le Maroc a enfin eu cet honneur, en 1970, ce fut avec l’aide d’un autre Européen, le Yougoslave Blagoje Vidinic.

Cette Coupe du monde est extrêmement symbolique : elle est censée mettre en avant à la fois le potentiel de l'Afrique et ses qualités actuelles. Il est donc un peu gênant que des six équipes africaines à disputer ce Mondial seule l’Algérie soit entraînée par l'un de ses ressortissants, Rabah Saâdane.

Tout cela fleure bon l’occasion manquée, et cette situation, même si elle n'a rien de nouveau et si elle est plus nuancée qu'il n’y paraît, est source d’angoisses existentielles sur le continent. "Comment dire, constate Simaata Simaata, secrétaire général de l’Association des entraîneurs de football zambiens, interrogé par la BBC. C’est comme quand on raconte que David Livingstone a découvert les chutes Victoria. Non, David Livingstone a été le premier Européen à les voir. Mais il y avait déjà des éclaireurs locaux qui savaient où se trouvait cette merveille du monde. C’est de cette façon que nous considérons la contribution d’entraîneurs étrangers."

Il y a des années, en 1975, la Tanzanie, qui s’efforçait de parvenir à l’autosuffisance, avait tout simplement interdit les entraîneurs étrangers. Mais cette politique n’a plus cours depuis longtemps, puisque c’est le Danois Jan Paulsen qui devrait succéder (le mois prochain, à Dar Es-Salaam) au Brésilien Marcio Maximo.

En attendant, les étrangers continuent de déferler fort impoliment. Lagerbäck a été engagé en février dernier pour entraîner le Nigeria, longtemps après la qualification des Super Aigles pour la phase finale de la Coupe du monde (l'équipe était alors entraînée par Shaibu Amodu, lui-même nigérian). Lagerbäck, quant à lui, en tant qu’entraîneur des Suédois, n’a pas réussi à qualifier les siens.

Eriksson a été embauché encore plus tard. Après un passage bien peu convaincant à la tête du Mexique l’an dernier, Eriksson a signé avec la Côte d’Ivoire à la fin du mois de mars. Eriksson est habitué à travailler à l'étranger. Il s’est fait un nom en entraînant des clubs au Portugal et en Italie, en particulier la Lazio, puis il est devenu le premier étranger à présider aux destinées de l'équipe nationale de l'Angleterre. Mais, comme Lagerbäck, il n’avait encore jamais été chargé d’une équipe africaine. Pas plus que Le Guen, dont le recrutement, l’an dernier, a été dû entre autres à une rencontre à Yaoundé entre le président camerounais Paul Biya et le Premier ministre français François Fillon.

Mais comment expliquer la fascination durable qu’exercent les stratèges étrangers du ballon rond ? Le recrutement d’étrangers n’est pas une tendance exclusivement africaine, bien sûr. Le Moyen-Orient en regorge, et rien que pour cette Coupe du monde, l’Angleterre sera encadrée par un Italien (Fabio Capello), la Suisse par un Allemand (Ottmar Hitzfeld) et le Chili par un Argentin (Marcelo Bielsa). Mais, en Afrique, le passé colonial suscite des sentiments plus vifs quand des étrangers, et surtout des Européens, prennent les commandes.

"Je crois que cela tient en grande partie à l’histoire coloniale de l’Afrique, commente Peter Alegi, enseignant américain qui a beaucoup travaillé sur le football africain. L'idée selon laquelle il faut des Blancs pour que les Noirs accomplissent quelque chose, les Africains ont envie d'en sortir. Donc, chaque fois qu’un Blanc se voit confier des responsabilités, ça ne peut que susciter l'animosité. Mais je pense qu'il ne faut pas oublier non plus que le secteur de l’entraînement s'est très peu développé en Afrique, ce qui explique que parfois les fédérations font appel à un Européen."

Mais il serait judicieux de réfléchir à plus long terme.

 

 En à peine dix ans, on a assisté à dix changements au sommet du football camerounais, et l'Afrique du Sud, elle, a vu passer vingt entraîneurs depuis qu’elle a réintégré le sport au niveau international, en 1992. "En Afrique, il n’y a pas de place pour la patience : on perd deux matchs et c’est la fin du monde, affirme Stephen Keshi, un Nigérian qui a encadré aussi bien le Togo que le Mali, dans les colonnes du quotidien L’Equipe. Alors les gens se disent qu'ils vont se trouver un homme blanc avec des pouvoirs magiques qui, en deux semaines, va leur faire gagner la Coupe du monde."


De plus en plus de footballeurs africains gagnant leur vie dans les clubs européens, il ne leur paraît pas absurde de jouer sous la direction d'un Européen dans leur équipe nationale. Et les joueurs africains, qui ont dû surmonter tant d’obstacles pour quitter leur continent, ont peut-être naturellement plus de respect pour l’expertise d’un entraîneur étranger. Mais quelque chose de plus subtil est peut-être à l’œuvre comme le décrit Philippe Troussier, surnommé "le Sorcier blanc", dans un livre d’Ian Hawkey sur l’histoire du football africain : Feet of the Chameleon (Les pieds du caméléon). "Ce n'est pas un problème de couleur, souligne Troussier, c’est un problème politique. Et ce n’est pas différent, par exemple, du Real Madrid, où les choses peuvent être un peu plus difficiles pour un entraîneur espagnol que pour un étranger. C’est un problème ethnique et un problème d'autorité, parce que l’entraîneur local peut être influencé par l’atmosphère qui entoure une équipe, il peut sentir les sentiments des gens, il sait tout, alors qu’un entraîneur étranger ne vient avec rien d’autre que l'intention de faire son boulot. Il ne sait si le joueur X vient du nord, du sud, de l’est ou de l’ouest du pays. Donc, l’entraîneur étranger peut être présenté comme neutre, un homme qui n’a pas de tribu ou de région favorites."

Tous ces observateurs neutres ne sont pas européens. Les Brésiliens, dont le style de jeu emblématique correspond parfaitement aux penchants africains, sont eux aussi incontournables. Otto Gloria a entraîné le Nigeria dans les années 1980, et José Faria a emmené le Maroc à la Coupe du monde 1986 (devenu le premier pays d’Afrique à atteindre le deuxième tour de la compétition). Et l'Afrique du Sud, pour le plus grand moment de son histoire footballistique, a fait appel au vétéran Carlos Alberto Parreira, qui a remporté le trophée en 1994 avec le Brésil, puis n’a pu renouveler l’exploit en 2006. Parreira a l’expérience du terrain, il en impose et a même réussi à faire jouer un bon football à son équipe. Mais il est grand temps, semble-t-il, que l’Afrique, ce continent qui produit tant de grands joueurs, donne naissance – et récompense – à de grands entraîneurs. Dommage qu’elle n’y soit pas parvenue pour sa propre Coupe du monde.

Mise à jour le Lundi, 14 Juin 2010 22:09  

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